Présence individuelle : une conversation avec Kylie Divon
Samet Durgun et Kylie Divon au vernissage de Come Get Your Honey à la Fotografiska Berlin, sur le consentement, la visibilité et la présence individuelle.
Le 15 juillet 2025, soir du vernissage de Come Get Your Honey dans le cadre du programme Emerging Berlin de la Fotografiska Berlin, je me suis assis avec Kylie Divon et Marie-Luise Mayer, qui a assuré le commissariat de l’exposition et animé notre conversation. Voici quelques notes sur ce qu’on a abordé, et en dessous, la transcription complète de l’échange.
Kylie, militante, artiste et performeuse, apparaît en couverture du livre; elle a raconté à la salle qu’elle était la première femme trans libyenne à faire son coming-out publiquement. Prince Emrah, une amie, s’est produite juste avant qu’on commence.
Présence individuelle
Marie-Luise nous a demandé ce qu’on souhaitait pour les gens qui voient ces images dans un musée. Musée, ça veut dire littéralement séjour des muses, pis pas mal de mes muses sont entrées dans ce livre-là. On ne regarde pas de quoi de journalistique; on regarde des êtres humains. Ben des affaires terribles arrivent par manque de présence individuelle — on peut juste voir quelqu’un comme personne quand ça manque. J’espère que le monde va la trouver dans ces images-là.
Kylie a ajouté que les gens sur les images sont « des immigrant·es queers qui ont vécu ben des affaires dans leur vie », pis que leur existence même, c’est une déclaration : « Fait que vous regardez l’histoire. »
Où l’idée a pris forme
Je photographiais du monde queer depuis un bout de temps déjà. La journée où j’ai décidé de continuer avec l’idée — pas encore un projet, encore moins un livre — c’était le 1er mai 2019, jour de la fête des Travailleurs, devant le SO36 à Kreuzberg, où Prince Emrah se produit encore. Ses amies m’ont parlé d’un foyer à Berlin pour les personnes réfugiées pis demandeuses d’asile queers et trans, pis leurs histoires m’ont fasciné; je raconte cette journée-là dans son entrevue avec moi. Le titre vient de la chanson « Honey » de Robyn; j’ai édité le livre en écoutant cet album-là.
Kylie se souvient qu’on s’est rencontrés en coulisses au Silver Future, le bar queer de Neukölln, au début de 2019; moi, je ne m’en souvenais pas. C’est elle qui parlait, pis moi j’étais, selon ses mots, « là, à écouter ». Ni l’un ni l’autre on savait qu’un livre allait suivre, mais avec le recul, un livre a donné au travail une chronologie pis une cohérence, pis j’ai pensé que ça méritait d’être présenté, aussi parce que les vies queers, trans, réfugiées et demandeuses d’asile comptent.
Presque pathologiquement direct
Marie-Luise a posé une question sur le consentement, sur le moment où une photo peut apporter du trouble familial ou politique. Les personnes que j’ai photographiées savaient ce que je faisais. Certaines ont dit qu’elles ne voulaient pas figurer dans le livre, certaines me l’ont fait comprendre sans le dire, certaines ont demandé un pseudonyme, pis certaines ne voulaient pas montrer leur visage. J’ai été presque pathologiquement direct concernant le consentement, en particulier avec n’importe qui je sentais aussi porté que moi à vouloir plaire. Il y a des images que je ne publierai jamais; j’en ai parlé ici.
L’histoire de Kylie, telle qu’elle l’a racontée
Le portrait de Kylie dans l’exposition la montre en uniforme McDonald’s, une cigarette à la main, avec un regard qu’elle décrit elle-même comme « intense, comme si je réfléchissais à de quoi ». Marie-Luise lui a demandé de raconter l’histoire en arrière de cette photo-là.
Selon ce qu’elle raconte, une collègue s’est opposée à ce qu’elle utilise le vestiaire des femmes, la gérance lui a dit qu’elle comprenait la collègue, pis les ressources humaines lui ont dit de se changer toute seule ou de cogner pis de demander avant : « C’est comme si je devais demander au monde si je suis assez femme pour entrer dans la pièce pis me changer. » Elle a poursuivi l’entreprise en justice : « J’ai quitté mon pays, mais icitte je ne partirai pas. »
Après la première audience, dit-elle, elle est retournée travailler, pis au vestiaire des femmes, pis tout d’un coup on la « traitait comme une reine ». Quand on lui a demandé ce qui se cachait en arrière de ce changement-là, elle a dit qu’elle ne pouvait pas savoir ce qui se passait dans leur tête, mais qu’elle sentait qu’ils n’avaient pas peur de la loi : « Ils avaient plus peur pour leur image. » L’affaire s’est réglée par une entente devant le tribunal du travail de Berlin en janvier 2025 — une entente, pas un jugement, sans que l’entreprise reconnaisse de discrimination, comme The Berliner l’a rapporté.
Je pensais que j’observais juste
C’est intimidant de rencontrer quelqu’un qui a dû se créer soi-même, comme ben du monde trans et queer. Je suis différent après le livre. Ma famille savait c’est qui j’étais, mais publier une photo de moi dans le costume de Prince Emrah sur Instagram, ça a été libérateur, pis la communauté trans m’a appris que l’autodéfinition, c’est possible. En repensant à ça, ma propre identité a aussi façonné la série : je pensais que j’observais juste, mais j’étais dedans.
Des histoires, pis ce que le chez-soi peut vouloir dire
J’ai parlé de mon ami·e Reza, qui n’est plus parmi nous. Reza m’avait dit qu’iel ne serait pas venu·e si iel avait su à quel point ça serait difficile. Pis ses difficultés se sont pas arrêtées à Berlin non plus. Mais même le voyage physique en soi : des affaires comme traverser la neige, avoir soif, pis je me disais, comment ça se peut? Mais c’était de même. Ou attendre des mois en Grèce pour fuir vers l’Allemagne, sans même pouvoir se brosser les dents. J’ai entendu tellement d’histoires de même. Je me disais : tant de monde courageux, mais aussi tant de risques pris juste pour être soi-même, juste pour être avec du monde qui nous ressemble, ou qui nous comprend. Ben du monde tient ça pour acquis, ben sûr — si t’es dans une relation hétérosexuelle, c’est plus facile. Mais tout le reste du monde vit ces difficultés-là.
Une photo qui donne forme au reste
Marie-Luise a demandé si j’avais choisi un langage visuel dès le départ. Honnêtement, je l’ai intellectualisé après coup. Viviane Sassen, dont l’exposition venait d’avoir lieu à la Fotografiska, a dit — si je m’en souviens ben — qu’une seule photo avait façonné toute son imagerie, fait que j’ai cherché ce que les images qui me parlaient avaient en commun : la couleur, l’appareil, la lumière, l’ambiance. À la fin, les images se sont choisies elles-mêmes. La couverture, c’était la cerise sur le sundae, pis une image qui a façonné mon imagerie, je pense, était accrochée en haut : Prince Emrah dans un haut transparent, le genre de photo que je désirais depuis longtemps.
Après le livre
La réponse venant de l’extérieur, ça s’est senti comme une validation. Des bibliothèques ont le livre maintenant — Stanford, Harvard pis le Getty Research Institute parmi elles. Kylie le garde chez elle pis raconte au monde les histoires en arrière des images; une de ses parties préférées, c’est le code QR avec le message vocal à propos d’elle-même qu’elle m’a envoyé une fois : « Ah, ton chum est une vedette. »
La série complète se trouve sur ce site, avec des vues d’installation dans la fiche de l’exposition; mes propres notes sur l’exposition et une conversation antérieure sur le livre sont aussi dans le journal.
Transcription
Légèrement édité pour la lisibilité à partir d'un enregistrement de la conversation — les mots de remplissage ont été retirés, les noms corrigés, pis les mots inaudibles marqués comme indéterminés. Le monde qui parle a été identifié d'après le contexte. Les présentations, dont les sous-titres automatiques de l'enregistrement sont inutilisables, sont résumées plutôt que transcrites, pareil pour le rappel de fin de soirée. Une remarque d'une collègue de Kylie est décrite entre crochets plutôt que citée, pis un nom ainsi que quelques détails personnels ont été omis, marqués par […]. Le premier chapitre en bas est ouvert; les autres s'ouvrent au fil du défilement, ou tous ensemble avec Tout déployer.
- L'idée, pis le titre
- Se rencontrer pis être photographiée
- Faire un livre, pis le consentement
- Kylie pis McDonald's
- Visibilité pis changement
- Histoires, chez-soi pis famille
- Un langage visuel
- L'accueil du livre
- Au musée
- Questions du public
[Marie-Luise Mayer, commissaire de l'exposition, invite Samet Durgun pis Kylie Divon à monter pis les présente : Samet, un artiste de Turquie qui a étudié à Istanbul, avec sa question de savoir si la photographie, c'est plus une affaire d'écoute que de regard, pis son livre, disponible aussi à la boutique du musée; pis Kylie, le visage de la couverture du livre, militante, artiste pis performeuse née en Libye pis installée à Berlin. Samet ajoute quelques mots, pis Kylie se présente : elle vient de Libye, pis elle utilise son corps, sa voix pis des vidéos sur internet, des fois avec de l'humour, dans ce qu'elle fait. Les sous-titres automatiques de l'enregistrement sont inutilisables pour ces premières minutes-là — ils sont sortis tout croches, traduits automatiquement dans une autre langue —, fait que cette partie-là est résumée ici plutôt que transcrite. La conversation reprend en plein milieu du récit de Samet sur comment l'idée de la série a pris forme.]
L'idée, pis le titre
Samet Durgun : [Le début de cette réponse-là se perd dans les sous-titres.] …où j'ai décidé — je dirais pas que c'était un projet ou un livre — mais de continuer avec cette idée-là. Pis c'était le premier mai 2019, après les célébrations à Kreuzberg, devant le SO36 — où Prince Emrah se produit encore, en passant, fait que c'est significatif. Là, j'ai rencontré ses amies, pis elles m'ont parlé d'un endroit appelé Queer Heim : un foyer pour les personnes réfugiées pis demandeuses d'asile d'origine queer et trans en danger. C'est le point de départ pour la plupart du monde. Pis j'ai été tellement émerveillé — fasciné — par les histoires, par le monde. Je photographiais déjà des personnes queers depuis plus longtemps, mais c'est à ce moment-là que je me suis dit : c'est une histoire extraordinaire, laisse-moi rencontrer plus de monde.
Marie-Luise Mayer : Pis le titre — ça paraît ben chaleureux pis accueillant, pis aussi un peu intime pis prometteur. Ça veut dire quoi dans le contexte de ta série?
Samet Durgun : En résumé, honey, c'est ce qu'on veut toustes, peu importe ce que c'est. Pis je pense que c'est significatif pour les personnes qui figurent dans le livre, qui viennent chercher leur honey, mais aussi pour celles qui regardent le livre, qui peuvent aller chercher le leur. Fait que c'est un livre invitant, dans le sens où, peu importe ce qu'est le honey, y est dans le livre, pour ainsi dire. Mais si on regarde d'où m'est venue l'inspiration : si t'es fan de Robyn, la chanteuse pis autrice-compositrice, ça vient de sa chanson qui s'appelle « Honey ». Ben des idées me venaient, pis je racontais à mes amis les mots qui me venaient en tête, pis Come Get Your Honey, ça a matché tu-suite. Pis j'ai édité ce livre-là en écoutant cet album-là. Fait que c'est comme un livre-chanson, dans ce sens-là.
Marie-Luise Mayer : C'est ben beau, parce que je me souviens que quand on a commencé à réfléchir à comment on voulait présenter les images, ça parlait aussi ben gros de rythme, d'une sorte de battement. Ça a ben plus de sens astheure.
Se rencontrer pis être photographiée
Marie-Luise Mayer : Comment vous vous êtes rencontrés?
Samet Durgun : Commence, toi.
Kylie Divon : Ça, je peux le raconter.
Samet Durgun : Je m'en souviens pas, en fait.
Kylie Divon : On s'est rencontrés au Silver Future. Je pense que c'était quand je suis arrivée à Berlin pour la première fois pis que j'ai commencé à travailler avec QueerBerg — QueerBerg, c'était le groupe d'Emrah, Prince Emrah. C'était comme cette porte d'entrée vers la vie queer berlinoise, les spectacles, la scène. Pis je pense que c'était ma première performance là, pis toi, t'es juste rentré dans les coulisses. Tu portais une chemise blanche. Les coulisses étaient minuscules — en gros une réserve de boissons — pis on faisait ben du [indéterminé] là. Pis j'ai tu-suite commencé à parler, genre : « Salut, oh mon Dieu » — pis c'est ça qui est drôle chez toi : t'es là, à m'écouter, « mm-hum, oui, oui, oui, chérie ». Pis c'est de même qu'on s'est rencontrés. C'était au début de 2019.
Marie-Luise Mayer : Exactement les deux affaires que t'aimes : poser pis jaser. Oups. Mais peut-être que vous pouvez nous en dire plus sur le processus. C'était-tu un processus collaboratif? Comment les images sont nées? Y te disait-tu ben gros ce qu'y voulait de toi? Ou ben tu — comment tu obtenais l'image que tu voulais? Pis comment tu te sentais — obtenais-tu l'image que tu voulais?
Samet Durgun : C'est la première fois que j'entends ça, en passant. On n'en avait pas encore jasé.
Kylie Divon : Je vais te démasquer. Non — travailler avec le groupe, QueerBerg — c'était House of Oriental dans ce temps-là —, on avait quelqu'un pour capter les moments où on était en coulisses, en train de se préparer, de s'amuser, de faire notre affaire, de se produire sur scène, de jaser avec le monde — toute ce qu'on était en train de faire. Pis y avait une énergie confortable autour de nous autres pour capter ça. J'aime le monde, j'aime socialiser, j'aime toute ça — pis j'aime la caméra, comme tu l'as dit. Fait qu'y avait juste quelqu'un qui faisait toute ça. C'était une énergie confortable, d'avoir quelqu'un là pour capter ces moments-là.
Samet Durgun : Ouin. [Une phrase sur les personnes du livre, indéterminée dans l'enregistrement.] Pis j'ai entendu ça, positivement, encore pis encore, d'Emrah par exemple : « On se sent ben à l'aise avec toi, fait que t'es toujours la bienvenue icitte. » Fait que merci de m'avoir fait faire partie de votre espace dans ce sens-là.
Kylie Divon : Merci à toi d'avoir fait partie de cet espace-là. Pis y a aussi des parties dans les photos qu'on a asteure dans le livre — c'était le temps de la covid, pis on jasait. Je traverse un drame, une situation relationnelle un peu délulu [?] : « Samet, je traverse ça. » Pis c'était comme : « Ah, on se revoit. » C'était le temps de la covid, fait qu'y venait, on jasait, on avait une conversation, pis là, ben sûr, la caméra sort. Y faut qu'y prenne une photo. Je dis : « OK, cool, fais-le. » Pis après on marchait dehors, dans un parc, pis y prend une photo. Pis dans le temps de la covid, quand toute était limité — je peux le dire astheure, non? —, on se voyait plus qu'on était supposés. Dans ce temps-là c'était comme : « Ah, la police s'en vient, on est plus que trois personnes dans la maison. » Fait que je passais du temps avec mes amies là, pis Samet était là aussi. On soupait ou on dînait ou de quoi de même. Non, souper, non. Toi tu te couchais de bonne heure. Le souper, ç'a jamais été ton affaire.
Samet Durgun : Non, non. Je me couche encore de bonne heure.
Kylie Divon : Dîner. Fait qu'y venait, y était là, y prenait des photos, pis y faisait partie du groupe. Mais je savais pas qu'un livre s'en venait.
Samet Durgun : Moi non plus, en passant. C'était une surprise.
Faire un livre, pis le consentement
Marie-Luise Mayer : Ça a l'air ben le fun, ben sûr, mais c'est quoi qui t'a finalement poussé à prendre ça au sérieux pis à en faire un livre aussi cohérent? On voit que c'est vraiment ben pensé. Y a ben des portraits, ben sûr, mais aussi ben des natures mortes, ben des observations. Fait que, c'était quand le moment où tu t'es dit : bon, y a vraiment de quoi qui dépasse le fait de documenter le bon temps que je passe avec ce monde-là formidable que je rencontre?
Samet Durgun : Y avait définitivement pas de livre dans ma tête. Pis je me souviens — [nom indéterminé], on était dans un salon du livre, je pense, y a quelques années, pis tu m'as demandé si je voulais faire un livre. Pis je me suis dit : j'avais jamais pensé à ça, je sais pas. Pis c'était probablement la première graine de cette idée-là. Mais avec le recul, je pense que je voulais faire ce livre-là parce qu'on peut de même y donner une certaine cohérence. Y a une chronologie. Y a une cohérence esthétique. Fait que j'ai pensé que ça méritait d'être présenté — aussi dans le sens où les vies queers, trans, réfugiées pis demandeuses d'asile, ça compte. Pis j'ai pensé que c'était une belle contribution à la littérature, honnêtement, dans un portrait plus large. Mais oui, ben sûr, je l'ai aussi fait pour moi-même, parce que je pensais que c'était un gros engagement envers ce que je faisais.
Marie-Luise Mayer : Vu les circonstances souvent précaires des personnes que tu portraitures, j'imagine que c'est tout un défi de s'assurer que les personnes portraiturées se sentent vues comme elles veulent l'être — que toi aussi tu obtiennes une image que tu veux peut-être —, mais aussi de s'assurer qu'elles se ramassent pas avec, je sais pas, des troubles familiaux ou politiques. Comment t'as abordé ça? Comment t'as géré le consentement, la vie privée, la vulnérabilité pis la représentation dans ce contexte-là?
Samet Durgun : C'est une excellente question. Je trouve que notre communauté — le monde queer et trans, mais aussi celles pis ceux qui sont venus icitte pour ça — est déjà pas mal fine. Y savent ce qu'y veulent. Fait que quand je parlais de ce que je voulais faire, pis que ma caméra était là pis que je prenais des photos, le monde était ben conscient de quoi ça parlait. Y avait pas encore d'idée de livre, mais y savaient ce que je faisais. Certaines ont dit : « Je veux pas être dans le livre. » Certaines l'ont même pas dit à voix haute. Certaines ont dit : « Pourrais-tu utiliser un pseudonyme, s'il te plaît? » — c'est pour ça qu'y a aussi des pseudonymes dans le livre. Certaines voulaient pas montrer leur visage. J'ai été presque pathologiquement direct concernant le consentement. Surtout si je sentais que quelqu'un était aussi porté que moi à vouloir plaire — que c'était difficile pour elle de dire non à de quoi —, je demandais des fois : « Pourrais-tu me dire, s'il te plaît, si tu veux pas être sur cette photo-là? » C'est de même que j'ai fait.
Marie-Luise Mayer : Pis t'as-tu des souvenirs, du point de vue de la personne photographiée?
Kylie Divon : Je pense qu'on voyait la caméra nous autres avec. On savait qu'on était captées, pis on savait où c'est que les photos s'en allaient — sur internet ou de même —, parce qu'on avait la page QueerBerg, qui partageait ben gros du travail de Samet. Fait qu'oui, le monde était ben conscient de ça quand tu prenais les photos.
Kylie pis McDonald's
Marie-Luise Mayer : Ton portrait dans l'exposition te montre en uniforme McDonald's. C'est un ben grand portrait — impossible de le manquer. Pis j'ai mentionné l'histoire brièvement dans l'introduction; y a eu une grosse couverture médiatique pis toute ça. Ça te dérangerait-tu de partager toute l'histoire avec nous autres?
[Ce qui suit, jusqu'au prochain chapitre, c'est le récit que Kylie fait elle-même de son différend avec son employeuse, tel qu'elle l'a raconté sur scène. L'affaire s'est réglée par une entente devant le tribunal du travail de Berlin en janvier 2025 — une entente, pas un jugement —, pis l'entreprise a pas reconnu de discrimination, comme l'a rapporté The Berliner.]
Kylie Divon : Quelle partie? J'ai travaillé là cinq ans. Pis c'est drôle — y a toute une histoire en arrière de la raison pour laquelle j'ai même commencé à travailler chez McDonald's. Je devais déménager à Berlin — ma demande d'asile venait d'être acceptée —, pis je voulais m'installer icitte avec ma famille, la famille que j'avais rencontrée, pis toute ça. Pis la première affaire qui m'est venue en tête, c'était : « Ah, McDonald's — je vas juste trouver une job pis travailler là. » Pis là la covid est arrivée, pis je me suis dit : « OK, c'est confortable, je vas juste rester icitte. »
Je viens de Libye, pis là-bas y a cette idée que la meilleure affaire à être, c'est médecin ou ingénieur. Je me moque toujours d'eux autres : un ingénieur pour construire l'armée, un médecin pour les soldats. Wow — quel projet. Fait que, en venant de ce contexte-là, on sait pas ce qu'on veut faire de sa vie. Fait que je suis restée là jusqu'à ce que je trouve ce que je voulais faire. Pis pendant ce temps-là, ce processus de découvrir c'est qui je suis, y a eu le fait que je me sois fait frapper par un char — pis j'ai choisi de montrer ma belle jambe, où je me suis cassée —, pis ça a vraiment changé ma vie, parce que je me suis dit que j'étais sur le point de mourir sans avoir vécu. Pis c'est là que ça m'a frappée : OK, faut vraiment que je sois en vie, pis si je meurs la prochaine fois, je vas mourir en vie. Je sais pas si ça a du sens. Pis là j'ai commencé à être la Kylie que je suis.
Fait que dans ma tête c'était : OK, faut que je navigue dans la société asteure, pis dans toute, comme la femme que je suis. Pis c'est de même que j'ai commencé à aller au vestiaire des femmes — oui, y a des vestiaires chez McDonald's, en passant. Fait que j'ai commencé à aller au vestiaire des femmes. Même avant, je me changeais pas avec les hommes; je me changeais tu-seule. Cinq mois après avoir commencé à aller là, j'rentre — c'était vers 5 h 50 du matin —, pis je sens cette énergie-là de ma collègue, un vrai choc : pourquoi tu viens dans cette pièce-là? Je me suis dit : OK, je vas juste ignorer ça. J'suis rentrée, pis là j'entends sa voix, agressive : « Qu'est-ce que tu fais icitte? » « Je me change. » « Non, non, c'est pas la bonne place. » J'dis : « Où ça d'abord? » « Avec les hommes. »
Dans ce temps-là […] j'étais un peu ronde, fait que quand je portais un soutien-gorge j'avais tout un décolleté. Pis j'ai relevé mon chandail : « Tu penses-tu que je devrais me changer de même, avec les hommes? » Parce que pour elle, ça avait pas de sens […]. Fait que j'ai essayé de la rejoindre [indéterminé], de lui expliquer à quel point c'était inconfortable pour moi pis pour les autres. Pis c'est là qu'est arrivé le moment fou — [la collègue fait une remarque sur le corps de Kylie, pas citée ici] —, pis c'est là que je me suis dit : non, a' n'aurait pas dû dire ça.
Fait que je vas voir la gérance, pis la gérance l'a comprise, elle. Je me suis dit : OK, du gaslighting [?], rendu là. Pis pas juste du gaslighting — genre, t'es quoi, toi…? Pis c'est toute un sujet politique; ça se passe sur internet. Y a les États-Unis, pis y a eu, y a un bout, Beatrix von Storch, qui vient d'attaquer Tessa Ganserer, pis ainsi de suite. Fait que le monde est conscient que c'est un problème. Pis asteure la gérance dit : « Non, on peut la comprendre, pis tu dois cogner. » Y ont fait toute une scène. Je me suis dit : « Tu sais quoi? Je peux pas travailler. Je m'en vas chez nous. » Pis lui : « Ah, tu peux pas juste pas travailler la même journée. » J'ai dit : « C'était pas une conversation, c'était une déclaration. Je m'en vas chez nous. »
Fait que là j'ai prévu rencontrer les ressources humaines de McDonald's, pis c'est là qu'y ont dit […] qu'y fallait se changer tu-seule, ou cogner pis demander si c'était correct de se changer avec d'autre monde. Fait que c'est comme si je devais demander au monde si je suis assez femme pour entrer dans la pièce pis me changer. Pis ça, c'est de la discrimination claire : on me traite différemment à cause de c'est qui je suis.
Entre-temps, McDonald's aux États-Unis — oh mon Dieu, non, pas les États-Unis. Si vous cherchez sur Google ou YouTube « McDonald's Proud Crew », de 2022 : McDonald's a fait cette pub-là pour la Fierté où une personne trans rentre dans le vestiaire pis se change, pis c'est genre : « Ah, on célèbre la diversité » pis toute ça. Je me suis dit : hum, OK, asteure j'ai de quoi à faire. Les exposer.
Fait que je leur ai demandé un protocole — un papier qui m'écrive toute ça noir sur blanc. Pourquoi? Pour le centre d'emploi. Je voulais pas juste rester assise chez nous sans pouvoir leur expliquer pourquoi je travaillais pas, parce que ça m'affectait. Y ont dit : « Oui, OK, certain. » Un mois après, je reçois un papier — le culot de McDonald's — qui me raconte toute ça. Je me suis dit : wow, cool, asteure j'ai même des preuves. Y peuvent même pas le nier.
C'est là le moment où j'ai d'abord demandé une compensation, parce que c'est de même la loi en Allemagne pis toute : tu peux pas juste les poursuivre ou n'importe quoi — tu demandes une compensation, pis s'y disent non, ben tu les amènes en cour. Fait qu'y ont accepté de payer autre chose. J'ai dit : « Non, je veux ça comme compensation. » Pis eux : « Ah, ça on peut pas. » « OK. On se revoit en cour. » Toute ça, c'était : je voulais les amener en cour. Je voulais que ça devienne gros. Je voulais que le monde voie toute. Parce qu'une partie de ça vient aussi de mon parcours : j'ai laissé toute mon pays pis ma famille pour venir icitte pis vivre libre, à ma manière, pis asteure j'ai toute une nouvelle famille à Berlin — chez McDonald's, à la job; on appelle ça la famille Mac —, pis là y sont de même. Êtes-vous fous? Cette fois-là, je m'en vas pas partir. J'ai quitté mon pays, mais icitte je partirai pas. Fait que j'ai poussé l'affaire pis je l'ai faite plus grosse. Pis si vous cherchez « Kylie contre McDonald's » sur Google, vous allez trouver ça sur internet.
Samet Durgun : Pis je pense que la photo en haut — en repensant à ça asteure — reflète, d'une certaine manière, ce que tu ressens à propos de McDonald's.
Kylie Divon : Non — à ce moment-là… J'ai la photo; tu vas la voir plus tard. J'ai une cigarette pis un regard intense, comme si je réfléchissais à de quoi. Quand j'ai vu la photo, je me suis dit : ah, étais-je en train de planifier comment les poursuivre?
Mais oui — finalement je suis allée au rendez-vous en cour, le premier, pis y m'ont demandé c'est quoi je voulais. Pis j'ai décidé la même journée de leur dire : je veux retourner travailler, pis je veux aller dans le vestiaire des femmes. Pis y ont dit : « Ramenez-la à la job », oui. Fait qu'asteure toute McDonald's est genre : « Quoi? A' revient? » Parce qu'y pensaient que j'allais juste disparaître. Oui, a' revient. Pis tout d'un coup on me traitait comme une reine. Toute l'équipe des relations publiques est là, pis les ressources humaines, pis tout le monde. Je me suis dit : OK, on fait ça.
Pis finalement y a eu aucun problème. Je me changeais juste là. Pis là, tout d'un coup, j'ai commencé à partager mon expérience de […] avec les autres filles, pis on disait : « Ah, ça. » Pis elles : « Ouin, mon corps aussi icitte. » J'ai dit : « Oh mon Dieu, ouin. » Pis finalement toute allait ben. Fait que c'était juste du drame pour rien. Fin heureuse. Pis j'ai pris l'argent pis je suis partie. Désolée.
Visibilité pis changement
[Le récit que Kylie fait de son différend avec son employeuse continue icitte.]
Marie-Luise Mayer : Je dirais pas que c'était pour rien. Selon toi, qu'est-ce qui a faite changer leur idée? Était-ce la publicité? Était-ce le débat public? Ou était-ce peut-être même juste le fait de s'intéresser à ton histoire — de vraiment commencer à écouter?
Kylie Divon : Non — je veux dire, je peux pas rentrer dans leur tête, mais j'ai senti qu'y avaient pas peur de la loi. Y avaient plus peur pour leur image. C'est ce qu'y présentent : « Ah, on est divers. » Pis y savaient pas, ou pensaient pas, que j'allais sortir cette vidéo-là au grand jour. Je me suis dit : vous avez faite ça, pis asteure… Fait que les RH pis les RP — y se connaissent pas, y travaillent pas ensemble. Vous dites au monde entier : « Ah, nous autres, vous savez, la diversité » pis toute ça, pis ce qui se passe en dedans, c'est pas pareil. Pis je pense que quand ça a sorti dans les médias, c'est là qu'y sont devenus plus prudents. Parce qu'y avait aussi des moments où je pouvais voir le langage corporel du monde qui travaille là — y sont relaxes —, pis dès qu'y me voient rentrer dans le restaurant, sur le point de commencer mon quart, y se raidissent. C'est comme s'y commençaient à jouer un rôle : « Ah, les caméras sont là, fais attention, a' est là. Fais attention à ce que tu dis, fais attention à ce que tu fais. » Pis je pense que c'est ça qui les a poussés à prendre ça plus au sérieux. Y savaient que les projecteurs étaient braqués là.
Marie-Luise Mayer : Ouin — pis aussi le fait que tu sois revenue réclamer l'espace, pis pas juste te cacher en disant, bon, gardez la scène. Dirais-tu que les affaires dans la société changent d'une certaine manière, en mieux ou en pire?
Kylie Divon : Quelle partie de la société? Où ça? Je veux dire, si je dis oui, c'est un mensonge, pis si je dis non, c'est un autre mensonge, parce que ça dépend de l'espace. Berlin, c'est ben mieux que d'autres places. Quand tu sors pis que tu vois la diversité du monde icitte — ça a commencé à devenir plus correct : on est là ensemble. Même si l'affaire folle qui m'est vraiment arrivée, c'était à la Berlin Hauptbahnhof — la gare centrale — chez McDonald's. Ça a l'air fou. Mais je pense que plus on est visibles avec nos identités — chaque personne —, plus c'est facile pour les autres de changer, ou de s'adapter, ou juste de…
Je pense qu'y a aussi une part où le monde projette ses propres problèmes. Quelqu'un qu'on a formé pour être le meilleur commence asteure à voir qu'y l'est pas, pis là y voit quelqu'un qui, dans sa tête, est de moins que lui — pis ça devient asteure la raison de ses propres problèmes. C'est la psychologie en arrière de toute ça. Pis là commence toute ce — comment y appellent ça — cirque : discrimination, ou discours de haine. C'est toute la projection de leurs propres insécurités pis problèmes.
Samet Durgun : Ouin. Là-dessus, en passant — la projection des insécurités pis ainsi de suite : c'est ben intimidant de rencontrer quelqu'un qui sait ce qu'y veut, pis qui a dû se créer soi-même — pis je pense à ben du monde trans, ou du monde queer en général. Pis je pense que le moi d'avant le livre pis le moi d'après le livre sont différents. Oui, ma famille connaissait mon — disons — mon identité, pis tout ça. Mais après j'ai aussi publié ma photo dans un costume de danse du ventre d'Emrah, par exemple, sur Instagram, pis ç'a été tellement libérateur. Pis j'ai tellement appris de la communauté trans — ben sûr de vos épreuves pis comment vous les avez surmontées, mais aussi : on sait à quel point ces affaires-là sont fluides, pis on sait que l'autodéfinition, c'est possible. Fait que ça m'a ben gros appris sur moi-même.
Marie-Luise Mayer : Fait qu'on peut-tu dire que la série est aussi façonnée par ta propre identité pis ton expérience?
Samet Durgun : En repensant à ça, cent pour cent. Je pensais que j'observais juste, mais j'étais dedans.
Histoires, chez-soi pis famille
Marie-Luise Mayer : Partager une expérience, ça veut toujours dire partager des histoires, pis rencontrer ben des destins, réalités pis expériences différentes. Y a-tu d'autres histoires qui t'ont touché, que t'as rencontrées en travaillant sur ce projet-là, que t'aimerais partager?
Samet Durgun : Les personnalités fortes m'intéressent, pis les histoires personnelles avec ça. Fait qu'à chaque rencontre, chaque fois que je rencontrais quelqu'un, c'était toute ce dont on a parlé. Mais ça vaut peut-être la peine de mentionner icitte un de mes amis, Reza, qui est pu parmi nous — qui est décédé·e, pis dont les photos sont en haut en passant. Iel m'avait dit qu'iel serait pas venu·e si iel avait su à quel point ça serait dur. Pis ses difficultés se sont pas terminées à Berlin non plus. Mais même le voyage physique en soi : des affaires comme — iel a traversé la neige, pis iel avait soif, pis je me disais, comment ça se peut? Mais c'était de même. Ou attendre des mois en Grèce pour fuir vers l'Allemagne, pis même pas pouvoir se brosser les dents. J'ai entendu tellement d'histoires de même. Je me disais : mon Dieu — tant de monde courageux, mais aussi tant de risques pris juste pour être soi-même, juste pour être avec du monde qui nous ressemble, ou qui nous comprend. Ben du monde tient ça pour acquis, ben sûr — si t'es dans une relation hétérosexuelle, c'est plus facile. Mais tout le reste du monde vit ces difficultés-là.
Marie-Luise Mayer : C'est peut-être une question pour vous deux. Le fait de travailler sur ce projet-là, pis d'en faire partie, ça a-tu aussi changé votre perception de ce que le chez-soi pis la famille peuvent vouloir dire?
Kylie Divon : Ça change tout le temps. Pis je pense que ça a rapport avec l'espace sécuritaire, où le monde t'accepte pis te [indéterminé] pis prend soin de toi, pis te donne les affaires que t'as pas pu…
[Quelqu'un sur scène suggère : « C'est peut-être ça qui manque? »]
Kylie Divon : Ce qui manque, c'est… Ouin — j'utilise « manque » parce que j'ai pas eu ça de ma famille. Fait que je suis arrivée, pis j'ai trouvé cette communauté-là, où elles se reconnaissent en moi pis on se reconnaît les unes dans les autres, pis on est là les unes pour les autres. On s'amuse ensemble. On se chicane, pis après on revient comme si de rien n'était. Fait que ça change tout le temps. Ça dépend du point où on est rendu dans sa vie, je suppose.
[Un bref échange sur scène, indéterminé dans l'enregistrement.]
Samet Durgun : Pour moi avec — j'aimais Berlin de même qu'elle était, mais les personnes que j'ai rencontrées grâce à ma caméra, pis grâce à Come Get Your Honey, y'ont certainement donné plus de profondeur. Pis je suis toujours content de t'appeler mon amie, content d'appeler Emrah mon amie. On reste en contact, pis on est là l'une pour l'autre dans les mauvais comme dans les bons moments. Fait qu'ouin, ça m'a donné des amies.
Un langage visuel
Marie-Luise Mayer : C'est beau, ça. Comment t'es arrivé à prendre les photos de même? Pour moi, elles ont un ton ben poétique pis ben silencieux. La citation que j'ai mentionnée tantôt, à propos du fait que c'est plus une affaire d'écoute, ça prend vraiment son sens, je crois, quand on les regarde. Comment t'as fait — t'as-tu décidé d'un langage visuel avant de prendre les photos?
Samet Durgun : C'est une bonne question. C'est aussi de quoi que j'ai d'une certaine manière intellectualisé après coup. Mais Viviane Sassen — qui a aussi exposé dernièrement à la Fotografiska — a'vait… je suppose que je m'en souviens ben, mais je pense que oui.
[Une brève interjection, indéterminée dans l'enregistrement.]
Samet Durgun : Pis a' dit qu'y avait une photo qui avait façonné toute son imagerie. Pis je me suis dit : wow, c'est une idée incroyable. C'est quoi, cette image-là pour moi? Fait que j'ai cherché ça : c'est quoi les meilleures images qui me parlent? Qu'est-ce qu'elles ont en commun? Les couleurs, le genre de caméra que tu utilises, les lumières, l'ambiance, le soleil. Fait que j'ai commencé à porter plus attention à ça. J'ai essayé ben des affaires différentes — vous vous souvenez de tous ces flashs-là. Mais finalement, j'ai vraiment pensé que les photos ont commencé à se choisir elles-mêmes pour ce livre-là. Je mettais littéralement mille photos, pis peut-être qu'une seule allait convenir à ce livre-là. Pis j'ai écouté ça — j'suis porté vers cette idée-là de Viviane Sassen. Ça m'a vraiment inspiré de même.
Marie-Luise Mayer : As-tu trouvé une des photos qui a vraiment façonné ton imagerie?
Samet Durgun : La couverture, c'était comme un fruit, honnêtement — comme la cerise sur le sundae. Je pense qu'une d'elles était certainement une photo là-haut, dans cette exposition-là : Prince Emrah dans un haut transparent. J'ai trouvé que c'était un cliché incroyable, pis c'est exactement ça que je cherchais, ça que je désirais depuis longtemps.
Marie-Luise Mayer : Dirais-tu qu'y a, peut-être en dehors de Viviane Sassen, d'autres photographes ou artistes qui façonnent ton langage artistique?
Samet Durgun : Oh mon Dieu, tellement. Résonance, inspiration, toute ça. J'aime ben les psychologues aussi — Esther Perel, Brené Brown. Mais aussi des artistes conceptuel·les comme Marina Abramović, Shirin Neshat. C'est le moment où je dois me sortir tous ces noms-là de la tête. Y a ben des artistes pis ben des images dans ma tête qui ont façonné ça. Mais je cherchais vraiment ce qui les rendait bonnes — c'était un exercice pour moi. Pourquoi je suis attiré par cette photo-là pis pas celle-là? Ou par ce projet-là pis pas cet autre-là? Fait que c'est un peu une soupe. Des esprits TDAH — ça vient de partout.
L'accueil du livre
Marie-Luise Mayer : C'était quoi certaines des réactions pis des réponses au livre — pis au fait de faire partie du livre — de la part de la communauté, du monde qui l'a vu, d'inconnu·es qui l'ont peut-être rencontré par hasard?
Samet Durgun : Je pense qu'avant le livre, on avait déjà toutes vu ces photos-là pis on les aimait, en tant que communauté. C'est de quoi que j'étais content : que, d'une certaine manière, on les a choisies ensemble. Tout le monde était content de ses photos. Fait qu'on a certainement écarté — enlevé — des affaires qu'on avait prises ensemble. Même du monde qui voulait pas être dans le livre — j'ai des photos que je publierai jamais. Mais la réponse de l'extérieur, ça a aussi été un gros sentiment de validation. Je me suis dit : est-ce que ça a un sens pour d'autre monde avec? Y a asteure ben des bibliothèques qui ont le livre, comme Stanford, Harvard, Getty, les bibliothèques nationales de France pis d'Allemagne. Y a aussi du monde qui m'a interviewé, comme Adela icitte présente. Fait qu'y avait ben du monde en dehors de ce livre-là qui s'y intéressait vraiment. Fait que je pense que ç'a été un succès, dans ce sens-là.
Kylie Divon : Moi j'ai le livre, ben sûr, chez nous. Pis ce que j'aime vraiment faire quand je montre ce livre-là au monde, c'est raconter les histoires. Je suis une conteuse — au cas où vous l'auriez pas remarqué, en passant. J'aime raconter les histoires, comme celle du bâtiment qui est en arrière du bâtiment de Suryani. Pis là je raconte c'est qui reste là, Suryani, pis le lien. Pis là je raconte plus sur notre amitié pis toute ça. Pis y avait aussi de quoi de drôle dans le livre : y a un code QR de moi, que j'ai envoyé —
Samet Durgun : Merci de faire la promotion du livre. Y a un code QR à scanner pour écouter Kylie.
Kylie Divon : Kylie, ouin. Je lui ai envoyé un message vocal qui disait : « Ah, ton chum est une vedette » — je parlais de moi-même, en narcissique que je suis. Pis là y a pris ce message vocal-là, l'a mis dans un code QR, pis l'a juste placé dans le livre. Fait que c'est aussi une de mes parties préférées, parce que c'est pu juste des photos — y a une voix aussi. Y a des histoires en dedans.
Au musée
Marie-Luise Mayer : Ben, asteure les images sont dans un musée, dans une institution —
Kylie Divon : Quel moment historique.
Marie-Luise Mayer : C'en est un. As-tu un souhait précis pour comment le public s'engage avec ça? Qu'est-ce que tu souhaiterais pour celles pis ceux qui regardent — qu'est-ce qui devrait se passer pour eux autres en regardant les images?
Samet Durgun : Tu veux commencer?
Kylie Divon : Non, vas-y toi.
Samet Durgun : Montrer les images dans un contexte de musée, c'est vraiment différent que juste faire défiler des photos sur ton cell. T'es icitte pour voir de quoi. Pis musée, ça veut dire littéralement « séjour des muses ». C'est la place parfaite pour exposer mes muses, parce que je pense qu'elles l'étaient — j'ai eu ben des muses qui sont rentrées dans ce livre-là. Pis j'espère que le monde va prendre le temps de regarder les détails, parce qu'y en a. Pis j'aime aussi le fait que, par exemple, parce que le portrait de Kylie est plus grand que nature, j'aime toujours ça le rendre un peu intimidant. Pis merci de nous offrir cet espace-là. Vous regardez pas de quoi de journalistique; vous regardez des êtres humains. Parce que je pense que ben des affaires terribles arrivent dans ce monde-là par manque de présence individuelle. Si on regarde les guerres, la maltraitance animale, les histoires de personnes réfugiées, toute ça : on peut juste voir quelqu'un comme personne si la présence individuelle manque. C'est pour ça que j'espère que vous allez ressentir cette présence individuelle-là dans ces images-là en les visitant, en les regardant. Merci.
Kylie Divon : À mon tour.
Marie-Luise Mayer : Veux-tu ajouter de quoi?
Kylie Divon : J'attendais ce moment-là. L'affaire, c'est qu'un musée, c'est toujours une affaire d'histoire pis toute ça, mais icitte on peut voir des personnes qui sont, en ce moment même, dans les photos, pis des instants capturés. Je sais pas s'y a du monde avant nous autres, après nous autres — y en a peut-être, y devrait y en avoir —, mais c'est des personnes qui sont des immigrant·es queers, qui ont vécu ben des affaires dans leur vie, pis leur simple existence, c'est déjà une déclaration. Fait que vous regardez l'histoire.
Tant d'applaudissements. Merci.
Questions du public
Marie-Luise Mayer : Merci. Je pense que c'est un bon moment pour ouvrir ça pis voir s'y a des questions du public. Merci ben gros d'avoir partagé toute ça, pis pour ces photographies-là si merveilleuses — pis pour ces mots-là si merveilleux, pas les derniers, mais, vous savez — vous avez eu les applaudissements. Fait que, ouin. Merci.
Samet Durgun : Merci pour les questions. Elles étaient tellement significatives. Pis merci à vous autres avec. On est littéralement icitte pour vous autres, fait que merci d'être venu·es, pis d'avoir pris le temps.
Marie-Luise Mayer : Gênez-vous pas — soyez pas timides. Profitez-en pendant qu'y sont là. Si vous avez des questions, faites-nous-le savoir. On a le micro. On peut aussi traduire les questions en allemand, si vous voulez. Ayez pas peur, sinon […] va aller chercher plus de questions, pour que ça soit pas gênant qu'on attende vos questions.
Kylie Divon : Vous pouvez me poser des questions sur ma robe. C'est du Versace, en fait. J'attendais pour pouvoir le dire.
Une personne du public : J'voulais en effet demander : vous avez commencé à travailler sur le projet en 2019, pis ben des images sont de [indéterminé]. Sur quoi vous travaillez en ce moment?
Samet Durgun : Excellente question. Je pense que ce que ça m'a appris, c'est de suivre mes instincts [indéterminé] — vu que j'ai un manque de mémoire, mais aussi, honnêtement, un manque d'imagination. Je vois juste de quoi devant moi pis je sais que c'est beau, pis c'est de même que mon imagination marche, d'une certaine manière. C'est pour ça que j'apporte toujours ma caméra pis que je jase avec le monde. J'ai pas de projet précis en tête, mais y a de quoi qui mijote. Pis ça va être influencé par mes amitiés pis par les places où je passe mon temps. Vous pouvez me suivre — on peut se suivre mutuellement sur Instagram. C'est toute. Pis toi? Tu t'en vas où? Ben, d'abord, vous pouvez la suivre sur les réseaux sociaux — a'est tellement drôle. Pesez sur le piton.
Kylie Divon : Vous allez être pris·es au piège si vous me suivez. Y a genre trois vidéos de moi à chaque jour — « Salut, en passant, ça vient d'arriver. » OK, asteure faut que je partage un peu plus qui je suis pis d'où je viens. Qui connaît la Libye? OK, du monde. C'est une bonne question. Ben, depuis 2011 pis Kadhafi pis toute ça, personne a entendu parler de la Libye, sauf grâce à cette femme trans-là icitte. On n'a pas de communauté queer qui est visible sur internet ou sur n'importe quelle plateforme. Fait que la Libye a fondamentalement pas de communauté queer — jusqu'à ce que je fasse mon coming-out sur internet pis que je me déclare la première.
Samet Durgun : T'as sorti tout le pays du placard, littéralement.
Kylie Divon : Littéralement, ouin. Y avait aucune personne trans. Du monde en commentaire me disent : « Oh mon Dieu, tu nous as exposés. » J'en ris, parce que je sais ce qu'y pensent. J'ai grandi dans cette société-là pis je sais comment y pensent, fait que des fois je ris juste de ce qu'y disent : OK, je sais pourquoi y disent ça. […] J'allais à la mosquée, pis je connais le Coran, pis quand le monde dit : « Toi? Quoi? » — je réponds, ouin, moi. On est un pays musulman, conservateur pis toute ça. Fait que quand j'ai fait mon coming-out dans les médias, j'ai mieux appris c'est qui je suis, mon parcours, pis où c'est que j'en suis dans la vie. Pis une affaire qui m'intéresse vraiment, c'est l'informatique. Bizarre, hein?
[Un bref échange sur scène pour confirmer : l'informatique, les technologies de l'information.]
Kylie Divon : Pis avec les affaires folles qui se passent dans le monde — Trump disait, ah, je vas lâcher l'Europe, je vas pas m'occuper de l'Europe; pis là Ursula von der Leyen disait, ah, on va protéger l'Europe, pis ainsi de suite —, je me suis dit : oh mon Dieu, quelle ambiance. Je peux vraiment étudier de quoi qui me permette de protéger, ou de contribuer à protéger, l'Europe, parce que mon propre pays a pas réussi à me protéger. Pis c'est de même que je suis arrivée à cette conclusion-là : je vas étudier l'informatique pis faire ça. Enfin bon, c'est ma vie personnelle. Toute est là, sur internet — j'ai pu de vie personnelle. Mais à part ça, je fais ben de la musique, de l'art, du vlogging, toute ce qui me passe dans la tête. Je me réveille juste pis je me dis, bon, qu'est-ce qui se passe aujourd'hui, c'est quoi l'ambiance — a'est folle, a'est fine? — pis là je fais l'affaire. Suivez-moi juste sur internet; vous allez comprendre plus.
Samet Durgun : Quelle réponse épatante à cette question-là, en passant. Wow.
Kylie Divon : Merci, merci. J'espère que c'est une réponse suffisante. Je pourrais continuer.
Marie-Luise Mayer : Ben, on va mettre personne dehors — on va passer une belle soirée icitte. Ah, je vois une question là-bas.
Une personne du public : J'suis un peu égoïste en posant cette question-là — de photographe à photographe, en quelque sorte. Je te connais, d'une certaine manière — comment tu documentes pis ainsi de suite, comment on est en communauté ensemble. As-tu cet instinct-là, ou ce moment de réalisation, que, bon, peut-être que ce travail-là est terminé? Parce que c'est de quoi j'y réfléchis ben gros. J'ai pas ça, moi. Fait que j'étais curieuse, parce que tu parles comme si Come Get Your Honey était terminé, mais je sais que t'es encore parmi nous, en train de photographier les reines, les muses pis les légendes.
Samet Durgun : C'est une si bonne question. J'y avais jamais pensé. Mais en y réfléchissant : si on regarde les vraiment grands artistes, ceux qui pouvaient se permettre des projets sur toute une vie, y travailleraient sur des affaires comme la technologie, ou l'environnement, ou les fleurs. Pis nous autres, à cause de notre identité — tellement de couches —, on s'attend à ce qu'on suive, d'une certaine manière, un seul chemin. Fait que je vois ça comme faisant partie des chemins. Pis dans ce domaine-là, disons, des artistes qui m'inspirent, je choisis la psychologie, les relations, pis comment elles se reflètent dans les photos, d'une certaine manière. Fait que ce que je fais plus asteure, en tant que personne qui veut plaire, c'est apprendre à me dire non à moi-même — j'essaie de m'écouter. Est-ce que je veux être icitte? Est-ce qu'on veut se revoir? Est-ce que je veux prendre une photo asteure? Pis là je vas voir où ça m'amène. Mais je pense que Come Get Your Honey, en tant que projet, fallait qu'y soit empaqueté, enveloppé pis terminé, parce que fallait ben que ça sorte d'une certaine manière. Cette histoire-là était trop précieuse pour pas la montrer avec autant de précision. Disons-le de même. Merci, [nom indéterminé].
[Clôture — Marie-Luise Mayer invite tout le monde à prendre un verre pis à se retrouver en haut dans l'exposition, pour finalement voir les images dont tout le monde a parlé depuis si longtemps. Y a un rappel de la scène comme quoi ça va être plein en haut pis qu'y faut faire attention aux murs, pis là des remerciements à tout le monde.]