L’écoute en pratique : comment je fais des photographies avec les gens
Comment je demande le consentement et je travaille avec les personnes de Come Get Your Honey : rencontrer d’abord, dire ce que je fais, qui choisit les images, et ce que je garde de côté.
La première fois que Prince Emrah et moi nous sommes retrouvés autour d’un café, elle m’a regardé et m’a dit : « C’est difficile pour moi d’établir une relation de confiance avec un photographe. Mais essayons quand même. » C’est dans l’entretien qu’elle a fait avec moi pour le livre, et personne ne m’a donné de meilleure première phrase depuis.
Le livre est parti d’une question : et si la photographie relevait davantage de l’écoute que du regard ? Les gens aiment la question, ce qui est agréable, puis ils demandent à quoi cela ressemble avec un appareil photo dans la pièce. Voici ma réponse pour Come Get Your Honey, dans l’ordre où les choses se sont passées.
La version courte : j’ai rencontré les personnes avant de les photographier. Je leur ai dit ce que je faisais et je leur ai parfois demandé de me dire si elles ne voulaient pas figurer sur une image. Avant qu’il y ait un livre, nous avons regardé les images ensemble et nous avons enlevé des choses. La séquence et les rapprochements sont de moi. Je garde de côté les images qui pourraient exposer quelqu’un, et un nouveau contexte pose une nouvelle question.
Tina Campt a écrit Listening to Images à propos de photographies qui existent déjà. Je pense à quelque chose de plus simple : ce que je fais avec des personnes vivantes, dans la pièce, avant et pendant qu’une image se fait.
J’ai d’abord rencontré les gens
Je n’allais pas quelque part pour prendre des photos. Je rencontrais d’abord les gens et je nouais des relations. Emrah m’a emmené en coulisses, puis dans beaucoup d’autres coulisses. Je photographiais des personnes queer depuis un moment quand, le 1er mai 2019, quelques heures avant son concert à Kreuzberg, elle m’a présenté des ami·es avec qui elle avait partagé un foyer, des personnes réfugiées et demandeuses d’asile queer et trans. J’ai été fasciné par chacune d’elles et par ce qu’elles m’ont raconté ce jour-là.
C’est ce jour-là que j’ai décidé de poursuivre l’idée. Ce n’était pas encore un projet, encore moins un livre. Kylie Divon, qui est en couverture, ne savait pas qu’un livre allait venir, et moi non plus. Elle se souvient que nous nous sommes rencontrés en coulisses au Silver Future, dans ce qui était en gros un entrepôt de boissons. Moi, je ne m’en souviens pas. C’est elle qui parlait, et moi j’étais, selon ses mots, « là, à écouter ».
Comment je demande le consentement
Les personnes savaient ce que je faisais, parce que je le leur disais. J’ai été presque pathologiquement direct concernant le consentement, en particulier avec quiconque je sentais aussi enclin·e que moi à vouloir plaire, une personne pour qui il serait difficile de dire non. Avec celles-là, il m’arrivait de demander : pourrais-tu me dire si tu ne veux pas être sur cette image ?
Certaines ont dit qu’elles ne voulaient pas figurer dans le livre. Certaines me l’ont fait comprendre sans le dire. Certaines ont demandé un pseudonyme, et c’est pourquoi il y a des pseudonymes dans le livre. Certaines ne voulaient pas montrer leur visage.
Rien de tout cela ne voulait dire cacher l’appareil. Je l’emportais toujours avec moi. C’était plutôt une façon d’attendre un moment qui captait notre attention à tous les deux. Kylie raconte ça mieux que moi : pendant le confinement, elle m’écrivait : « Samet, je traverse une période difficile », et je passais la voir. On discutait. Puis l’appareil sortait, et on marchait jusqu’à un parc pour faire une image.
Le consentement va bien au-delà d’une signature au début. C’est une série de décisions qui se poursuivent bien après le déclenchement, jusque dans le montage, dans le livre et dans chaque exposition depuis. J’ai écrit à part sur le montage.
Qui choisit les images
Toutes les images ne sont pas collaboratives, et toutes ne sont pas de mon idée. C’est un mélange, et certaines vont un cran plus loin et sont hyper-collaboratives. Le costume de mon autoportrait est celui d’Emrah. Je voulais me déguiser comme elle, et je m’y sentais parfaitement à l’aise, notamment parce qu’il me faisait de plus belles jambes.
Avant qu’il y ait un livre, nous avons tous regardé les images en communauté, et nous les avons aimées. Nous les avons choisies ensemble, en quelque sorte, et nous avons enlevé des choses. La séquence et les rapprochements sont de moi. Ce sont mes impressions des histoires que les gens m’ont racontées, ce qui fait du livre une représentation subjective, et je le dis.
Les images que je retiens
Une photographie peut être un cadeau dans une pièce et un danger dans une autre. Certaines des personnes que j’ai photographiées n’avaient pas fait leur coming-out auprès de leur famille, ou l’avaient fait dans une partie de leur vie mais pas dans une autre. Il y a de fortes images que j’accrocherais volontiers à un mur et que je ne publierai pas, parce que les personnes qui s’y trouvent continuaient de dissimuler une part de leur vie à des gens susceptibles de voir un jour le livre.
C’est une des raisons pour lesquelles près de cinquante personnes sont devenues quinze à l’image. L’autre, c’est le montage : les images semblaient se choisir entre elles.
Quand une image se déplace
Berlin a des poches de liberté, et des rues que cette liberté n’atteint pas. Une image peut quitter l’endroit où elle a été faite. Sur la page d’un collectif, elle touche un seul public. Le portrait de Kylie à Fotografiska Berlin était plus grand que nature. Le livre est sur les rayonnages de Stanford, de Harvard et du Getty Research Institute. Un nouveau contexte pose une nouvelle question, et une sélection suit le consentement des personnes sur les images avant de suivre le mur. La page d’exposition dit comment je m’y prends.
Puis le livre
Je voulais un petit univers, pas un portfolio. Le livre a une introduction, un épilogue, un entretien dans lequel Emrah me pose les questions, et des codes QR qui ouvrent un enregistrement vocal et une vidéo. L’enregistrement est un message que Kylie m’a envoyé à son sujet : « Oh, ton ami est une star. » Je l’ai mis parce qu’un portrait ne peut pas porter une voix. Les personnes qui sont dans le livre ont reçu le livre.
Où je me situe
Je ne suis ni réfugié ni demandeur d’asile. Je suis germano-turco-abkhaze. Mes arrière-grands-parents ont quitté le Caucase pour l’Empire ottoman en tant que réfugiés, des générations avant tout cela. Je me suis installé à Berlin en 2013 comme immigré de première génération, et après plus de huit ans je suis devenu citoyen allemand. Je me décris comme un exilé social. Je fais partiellement partie de la communauté : nous sommes queer, et nous vivons ailleurs que dans notre pays d’origine. Ma situation n’est pas la leur.
Avec le recul, ma propre identité a aussi façonné la série. Je croyais que j’observais seulement, mais j’étais dedans.
Aujourd’hui, j’apprends à me dire non à moi-même, moi qui cherche à plaire. J’essaie de m’écouter : est-ce que j’ai envie d’être ici, est-ce que nous avons envie de nous voir, est-ce que j’ai envie de prendre une photo maintenant ?
Les faits, une seule fois
Come Get Your Honey est une série que j’ai commencée en 2018 et à laquelle j’ajoute encore, parce que les amitiés continuent. Le livre, publié par Kehrer Verlag en 2021 (ISBN 978-3-96900-031-1), est terminé. Près de cinquante personnes ont participé et quinze figurent dans le livre. Il contient 75 illustrations, parmi lesquelles des photographies de la ville : les personnes et les images sont donc comptées séparément.
J’ai parlé de cette idée avec Alexa Becker, de Kehrer Verlag, au Photobook Fair d’Impressions Gallery à Bradford en octobre 2021, et l’enregistrement et la transcription se trouvent ici. J’en ai reparlé avec Kylie Divon et la commissaire d’exposition Marie-Luise Mayer lors du vernissage de Fotografiska Berlin en juillet 2025. Les deux conversations se sont déroulées en anglais. J’interviens dans des musées, des universités et des festivals en anglais, en allemand ou en turc, et la liste des interventions en précise les formats. L’audio et la vidéo ont leur propre page, la série complète est en ligne, et les photographes qui sont restés auprès des gens après leur arrivée, pendant des années, figurent dans un guide de terrain.